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L’interview de Mrs Roots

1. En quelques mots ; qui est Mrs.Roots ?

Grande question (rires). Je suis une blogueuse littéraire afroféministe, et jeune auteure âgée de 25 ans.

2. Pourquoi le nom Mrs.Roots ?

J’ai ouvert ce blog à l’origine pour faire le point sur mon identité plurielle, sorte de creusés entre mes origines congolaises, martiniquaises et mon enfance métropolitaine. C’était vraiment dans une démarche de mettre les choses à plat et d’affirmer que je refusais les cases dans lesquels la France tentait de catégoriser et stigmatiser les gens comme moi. D’où le mot “roots” qui veut dire origines. Le “Mrs” est venue après.

3. Les racines. Qu’est-ce-qu’elles représentent pour toi, qu’elles sont leur place dans ton identité ?

Beaucoup de choses. Je pense que mon identité s’est construite à la fois sur ce que mes parents m’ont transmis de la culture antillaise et congolaise, mais sur le rejet d’un pays qui m’a toujours rattaché à quelque chose de lointain, de “pas réellement français”, en plus de grandir en province, donc avec une communauté afro’ en minorité et quasi invisible dans les médias, encore plus à l’époque.

4. Dans l’à propos de ton blog, on y voit inscrit « Blogueuse.Littéraire.Dangereusement Afro féministe » pourquoi dangereusement ?

Parce qu’il est dangereux d’être une femme noire politisée. Ça veut dire recevoir des insultes, être listée par des militants (de gauche comme de droite), parfois épiée sur sa vie privée et pro’… Avec l’afroféminisme présentée comme une “tendance”, les gens oublient qu’il y a quatre ans, féministes comme hommes militants nous dénigraient ou harcelaient sur les réseaux sociaux. Ça ne s’est pas arrêtée, c’est juste plus insidieux aujourd’hui. On ne peut pas critiquer des systèmes dominants “paisiblement” de toute façon, d’où le caractère politique.

5. Te considères-tu comme une artiste engagée (politiquement) ?

Je pense, oui. Disons que j’essaie contribuer à une littérature française et européenne qui serait plus représentative de la réalité, du moins en ce qui concerne la diaspora afro’, dans une narration majoritairement coloniale et stéréotypée. Je pense qu’avoir cette ambition est d’emblée politique, car on questionne ceux qui détiennent les pôles d’influence sur les médias et canaux de diffusion de ce qu’on dit être la culture française.

6. Comment définirais-tu le terme Afro-Féministe pour celles et ceux qui ne connaissent pas le terme ?

L’afroféminisme (tout attaché) est un mouvement politique en lutte contre les oppressions subies par les femmes afrodescendantes, compte tenu de leurs identités. Cela  implique donc une approche inter-sectionnelle, qui prend en compte la corrélation entre la classe, la race, le genre de ces femmes, ainsi que leurs orientations sexuelles, physiques, etc. Je pense, personnellement, qu’il est à différencier du Black feminism parce qu’il n’a pas la même histoire – et également qu’il est différent des féminismes africains qui sont multiples et autonomes, et adaptés à des enjeux propres aux situations sur le contient.

7. Comme un million de papillons noirs, comment t’est venu l’idée d’écrire un livre jeunesse ?

Ayant lu mon article sur le manque de “diversité” dans la littérature jeunesse en France, les éditions Bilibok m’ont proposé de m’inspirer de la citation de Toni Morrison, qui compare l’afro à “comme un million de papillons noirs”. J’ai donc eu carte blanche pour créer une histoire, et me suis inspirée de mon expérience – qui est celle de beaucoup d’autres femmes noires, pour créer le personnage d’Adé.  CUMDPP_MrsRoots

8. Ton livre se base sur l’histoire d’Adé, une petite fille noire qui n’aime pas ses cheveux afro à cause des moqueries qu’elles subie au quotidien, t’es-tu inspirée d’une part de ta jeunesse ?

(voir réponse ci-dessus)

9. Selon toi, comprendre et accepter la différence devrait être inculqué dès le plus jeune âge, trouves-tu qu’il y a un manque de la société par rapport à cette sensibilisation ?

Il y a un manque de sensibilisation mais surtout de responsabilisation quant aux discriminations : on pense souvent que les enfants sont des pages blanches, imperméables à une société qui véhicule des mécanismes de domination, et d’oppressions. Dès la maternelle, les petites filles font face à des réflexions sexistes et racistes, et l’harcèlement scolaire reproduit des dynamiques d’oppression et des rapports de pouvoir véhiculées par les adultes. La société ne reconnaissant pas les actes des individus dans des dynamiques collectives et oppressives, comment peut-on croire que les plus jeunes peuvent en faire de même ? Dire que telle chose n’est pas bien, c’est attendre que les plus jeunes pensent les stigmatisations uniquement sur le plan moral, alors que les implications sont plus larges. Il faut réfléchir à un dialogue collectif, où le racisme n’est pas dans le fait de dire “telle personne est noire”, mais bien dans l’imaginaire qu’on y prête.

10. Pour donner vie à ton livre, tu as dû faire beaucoup de démarches dont celle du crowfunding, comment s’est passé l’expérience, le processus ?

Mon éditrice a fait cette démarche et a été accompagné par l’équipe du site Ulule, ils ont vraiment calibrés la communication, les goodies autour à partir du livre et du propos que je voulais transmettre. J’ai été vraiment accompagnée, du coup la campagne a vraiment capté l’attention, mais je pense également qu’elle répondait à une attente, celle d’avoir un livre où les enfants afrodescendants peuvent se voir, et où les autres enfants rencontrent d’autres formes de héros tout aussi universels qu’un héros blanc.

11. Quelles sont les stéréotypes sur les femmes noires qui t’ont marqué le plus ?

Je ne pense pas qu’il y en a un qui m’ait marqué plus que d’autres, j’ai juste été marquée par l’hypersexualisation qu’on nous prête, et qui crée une incapacité à parler de nos corps sans tabou. Ça s’explique historiquement, politiquement et socialement, c’est construit et ça donne lieu à une réappropriation totale de notre récit, du plaisir féminin au corps en tant que tel. Une femme antillaise sur Twitter disait cette semaine, “nos corps ne sont pas des temples”, afin de dénoncer l’espèce de virginité et de sacralité que le patriarcat nous attribue, alors qu’on veut juste vivre comment n’importe quelle personne.

12. As-tu toi-même était victime de certains stéréotypes ?

Oui, ça m’est arrivée. Mais honnêtement, je préfère me concentrer sur ce que je produis aujourd’hui et sur ce que je peux créer comme textes de réflexion à destination des femmes noires qui se sentent perdues.

13. Assumer son identité, est-ce-que ça a toujours été une évidence ou un combat ? ou les deux ?

Les deux. Mes parents ont toujours été transparents sur le fait que mon identité signifie que je serai en lutte face à un Etat qui ne le considère pas, ou alors sous certaines conditions. Mais ça fait longtemps que je ne cherche plus l’approbation de mon identité, je la célèbre par moi-même, avec ceux et celles qui le veulent, mais je ne cherche pas de validation. Aujourd’hui, je lutte pour le respect de ma dignité.

14. Que penses-tu de la représentation de la femme noire et métisse dans la société française ? Penses-tu que le changement est en marche ?

Je pense que nous créons de plus en plus de nouvelles représentations et que nous créons une conversation autour de la représentation qui a peiné à bouger, oui. Mais ça n’aura de sens que si l’on va au-delà du vernis, qu’on questionne les influences : qui crée ? Qui produit ? Qui en a les moyens et l’accès ? qui a le pouvoir sur cette narration ? Et qu’est-ce que l’on transmet aujourd’hui ?

15. Que penses-tu du projet d’Ayika’a ? Considères-tu qu’il soit nécessaire de faire passer le message que nous défendons à l’échelle nationale voire internationale ?

Oui, et je pense qu’il est encore plus important de montrer la diversité des actrices de ce message.

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